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lundi 19 juillet 2021

BIEN SOUVENT JE REVOIS… Théodore de Banville

BIEN SOUVENT JE REVOIS

Théodore de Banville

 

Bien souvent je revois sous mes paupières closes,
La nuit, mon vieux Moulins bâti de briques roses,
Les cours tout embaumés par la fleur du tilleul,
Ce vieux pont de granit bâti par mon aïeul,
Nos fontaines, les champs, les bois, les chères tombes,
Le ciel de mon enfance où volent des colombes,
Les larges tapis d’herbe où l’on m’a promené
Tout petit, la maison riante où je suis né
Et les chemins touffus, creusés comme des gorges,
Qui mènent si gaiement vers ma belle Font-Georges,
À qui mes souvenirs les plus doux sont liés.
Et son sorbier, son haut salon de peupliers,
Sa source au flot si froid par la mousse embellie
Où je m’en allais boire avec ma sœur Zélie,
Je les revois ; je vois les bons vieux vignerons
Et les abeilles d’or qui volaient sur nos fronts,
Le verger plein d’oiseaux, de chansons, de murmures,
Les pêchers de la vigne avec leurs pêches mûres,
Et j’entends près de nous monter sur le coteau
Les joyeux aboiements de mon chien Calisto !

Théodore de Banville, septembre 1841

EVOCATOIRES LUNES


EVOCATOIRES LUNES

 

J’ai vu les belles dames au pavillon des reines,

Ethérées, aériennes, agressées d’opiacés pris

De nobles damoiseaux que la gent a surpris

En un mea culpa sans remords, et sans peine.

 

J’ai vu les enfants sages de mes livres d’images

Dénuder les nymphettes de capricieuses soifs ;

Ils les ont su parer d’une hideuse coiffe,

Avant de les pousser au ventre du mirage.

 

J’ai vu les fiers mécènes refuser prébende

Aux soldats de la foi, aux justes patriarches ;

Je comprends que Noé, à la porte de l’arche,

Ai pu voir le déluge dont l’homme fit légende.

 

J’ai vu les rodomonts, ces puérils hâbleurs,

Infecter la pensée de pauvres plébéiens ;

Peut s’en fallait, qu’en vieux acheuléen,

L’homme domptasse à tort, le pondéré ambleur.

 

J’ai vu les jours de pluie aux fenêtres bâillées,

Prendre des raccourcis, avant de disparaître,

Avalés par le puits d’un espace champêtre

Où dorment des matins sous le cèdre écaillé.

 

J’ai vu danser des mots clairs sous ma plume,

Des syntagmes dressés au for du gallicisme ;

Floutés de catachrèse, défaits d’absolutisme ;

Ils ont su s’arrimer aux stances que j’assume.

 

Armand Mando ESPARTERO© copyright 2021

ABYSSE

ABYSSE

 

Au fond de mon passé, s’est cachée une rose ;

Je ne saurais jamais si elle pourra éclore ;

Je sais qu’au printemps, quand éclosent

Les fleurs : jasmin, glaïeul, ou bouton d’or,

Les jardins se parfument de nouvelles essences,

De subtiles fragrances, de douceur et d’amour

Pénétrés de vents frais, de brises qui s’élancent

Du faîte des collines franchies de troubadours.

 

Au fond de ma mémoire, reposent des souffrances,

De féroces blessures, d’injustes plaies avides,

Dont personne ne voit la fatale béance

Parfois dissimulée aux minuscules rides.

 

Au fond de mes sourires s’égarent des soleils

Sans âme, ni chaleur… de pâlottes lueurs,

Des rais craintifs dont s’orne le sommeil,

Semblables aux jours façonnés de douleurs.

 

Au fond de moi, sombrent des joies inexplorées,

Des chagrins émoussés ayant perdu le nord.

Je me dis : _ pourront-ils un jour, emmurer

De mon rêve, cet attrait qui l’honore ?


Armand Mando ESPARTERO© copyright 2021

dimanche 18 juillet 2021

RUPTURE ANNONCEE

RUPTURE ANNONCEE

 

Il n’y a plus de chaînes à mon devenir,

De cordes pour enjuguer sans mal,

Le futur dont vos fièvres animales

Purgent encor l’aura… et sans y parvenir.

La colère alourdit de vos larmes de sang,

L’abondance perlée d’acide, d’amertume ;

Vous êtes les géants, devenus du bitume,

Poussières d’errance : miames indécents.

Chus de votre superbe, vos ambitions coulent

En une mer plombée :océan lesté,  flot

Où s’évapore l’écume dont le falot

Drague la baille, aux vagues qui s’enroulent.

 

Je n’ai plus d’enclaves, de rudes entraves,

Me muant en ilote au fictionnel vôtre…

Libre, je promène serein… sans autres,

Le double de mon double, que ne jamais délavent

 

Les pleurs désaccordés de marâtres pugnaces :

Ces gorgones grimées du fard d’intolérance ;

Elles séduisent des mâles, et avec appétence,

Le subéreux tissu dont s’entoile candace.

 

Je n’ai plus du revêche knout, l’empreinte

Des crochets, des cinglantes lanières 

Lacérant de la peau, jusqu’à la dernière,

Chaque cicatricule dont l’enveloppe est ceinte.

 

Je peux enfin marcher sur vos tombes chaulées,

Confiant en l’avenir… famille, j’ai l’élégance

Du diadoque héritier sous la soyeuse ganse

Arborée au plastron, loin de vos mausolées !

Je peux enfin courir comme la svelte gazelle

Traversant du hallier, l’aciculaire pointe ;

J’ai le souffle de l’aigle, que les brumes disjointes

Ne peuvent déranger aux battements d’ailes.

 

Armand Mando ESPARTERO© copyright 2021

LES PLEUREUSES

LES PLEUREUSES

 

Non qu’elles ne se trompassent sans raison,

De mes intentions ; qu’elles supposassent

En moi de viles manigances, sans classe ;

Elles surent cependant entoilées d’oraisons,

 

A sa dernière heure, accompagner l’amant

Dont elles faisaient bombance… le même :

Celui qui les moulait d’obséquieux anathèmes,

Les fardait de désirs suppléés de calmants

 

Apaisant de leur mal, quand il battait pavés,

La douloureuse empreinte de l’itératif

Accompagnant la serve aux charmes attractifs,

Assistant la grelue s’y laissant encaver.

 

Vieillissent meurtries de trop d’affronts,

Se laissent envahir de clichés d’abondance…

De leurs vains repentirs n’émane nulle offense

Dont Le Père Céleste peut Seul faire front.

 

Duveteux couvoirs, ou litière d’agonie

Ne sauraient du remords, éteindre les tisons

Du volcan de chair caché sous la toison :

Ce généreux hymen, et qui toujours punit.

 

Armand Mando ESPARTERO© copyright 2021


A MONSIEUR LE COMTE ALGAROTTI Voltaire

A MONSIEUR 

LE COMTE ALGAROTTI

Voltaire

 

Lorsque ce grand courrier de la philosophie,
Condamine l’observateur,
De l’Afrique au Pérou conduit par Uranie,
Par la gloire, et par la manie,
S’en va griller sous l’équateur,
Maupertuis et Clairaut, dans leur docte fureur,
Vont geler au pôle du monde.
Je les vois d’un degré mesurer la longueur,
Pour ôter au peuple rimeur
Ce beau nom de machine ronde,
Que nos flasques auteurs, en chevillant leurs vers,
Donnaient à l’aventure à ce plat univers.

Les astres étonnés, dans leur oblique course,
Le grand, le petit Chien, et le Cheval, et l’Ourse,
Se disent l’un à l’autre, en langage des cieux :
''Certes, ces gens sont fous, ou ces gens sont les dieux.''

Et vous, Algarotti, vous, cygne de Padoue,
Élève harmonieux du cygne de Mantoue,
Vous allez donc aussi, sous le ciel des frimas,
Porter, en grelottant, la lyre et le compas,
Et, sur des monts glacés traçant des parallèles,
Faire entendre aux Lapons vos chansons immortelles ?

Allez donc, et du pôle observé, mesuré,
Revenez aux Français apporter des nouvelles.
Cependant je vous attendrai,
Tranquille admirateur de votre astronomie,
Sous mon méridien, dans les champs de Cirey,
N’observant désormais que l’astre d’Émilie.
Échauffé par le feu de son puissant génie,
Et par sa lumière éclairé,
Sur ma lyre je chanterai
Son âme universelle autant qu’elle est unique ;
Et j’atteste les cieux, mesurés par vos mains,
Que j’abandonnerais pour ses charmes divins
L’équateur et le pôle arctique.

Voltaire, Stances

 

samedi 17 juillet 2021

AUX SOURCES DU RETENIR

AUX SOURCES DU RETENIR

 

Voilà que meurent déjà, les souvenirs de nous :

Mensonges estropiés d’infidèles pensées !

Etions, toi et moi, et sans nous offenser,

Indignes prétendants dont les rides se nouent.

L’histoire s’est couchée au pied de nos rêves,

Absorbant du sommeil, les arpèges tressés

Aux monodiques gambes, que le cœur oppressé

Imbibe de clichés sans retraite, ni trêves,

Que semble cliver aux immunes coutumes,

Remembrance au déni de l’angoisse :

Ressouvenance qui au matin nous poisse...

Là, l’hiver à nos portes en blanchît costume.

 

Voilà que sous les ponts de Paris l’adultère,

Les passions à déchoir se gaussent du réel,

Inoculant aux veines d’anciennes marelles,

De crayeuses soufflées en maroufle de terre !

 

Nos rires dilués s’insurgent du retenir buté 

Violant de nos peines, le déroutant spleen,

Omettant de baiser de la lèvre fuchsine,

Les coupables ridules, l’infamante beauté.

 

De lits sans aveux, aux sofas peu bavards ;

De rétives confesses, aux trottes de ramingues,

Ma vie s’est faite revêche aux invites élingues

Encordant de la chambre, au large boulevard,

Les pas démesurés aspirés du buvard

De grève piégeant le malheureux moujingue.

 

Si, aux vespérales, bâillent les portes écaillées

De vos mornes chapelles, soufflerai sur le cierge

Des prévaricateurs dont l’iconique vierge

Amuse des madones, la pietà de maillet.

 

Rassuré au soir, hors du nid des catins

Longeant la démesure de sinistres allées ;

Mon accessoire deuil, en ces bermes tallées,

Dérange le roquet au sabir martelé

D’injurieuses piques profanant matin.

 

Armand Mando ESPARTERO© copyright 2021