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mercredi 30 juin 2021

VILLONELLE Max Jacob

VILLONELLE

Max Jacob

 

Dis-moi quelle fut la chanson
Que chantaient les belles sirènes
Pour faire pencher des trirèmes
Les Grecs qui lâchaient l’aviron

Achille qui prit Troie, dit-on,
Dans un cheval bourré de son
Achille fut grand capitaine
Or, il fut pris par des chansons
Que chantaient des vierges hellènes
Dis-moi, Vénus, je t’en supplie
Ce qu’était cette mélodie.

Un prisonnier dans sa prison
En fit une en Tripolitaine
Et si belle que sans rançon
On le rendit à sa marraine
Qui pleurait contre la cloison.
Nausicaa à la fontaine
Pénélope en tissant la laine
Zeuxis peignant sur les maisons
Ont chanté la faridondaine !…
Et les chansons des échansons ?
Échos d’échos des longues plaines
Et les chansons des émigrants !
Où sont les refrains d’autres temps
Que l’on a chantés tant et tant ?
Où sont les filles aux belles dents
Qui l’amour par les chants retiennent ?
Et mes chansons ? qu’il m’en souvienne !

Max Jacob

POETES, VOYEZ-VOS SEMBLABLES

POETES, VOYEZ-VOS SEMBLABLES

 

Poètes, écoutez la pluie sur les carreaux,

Ses humides ridules, ses ondulantes larmes !

Triste, le détenu derrière les barreaux ;

La camérière usant de tous ses charmes,

Aimerait le guider, quand point la solitude,

Mais le prisonnier sait déconstruire ses rêves,

S'offrir un sang neuf, quand s’évente sa sève ;

Sa geôle est un carcan en sa décrépitude ;


Poètes, offrez-lui d’élégiaques tons

Riches d’amour, vagabondages, allégresse !

Faites-lui voir la vie dont le cœur fait ivresse,

Au printemps ignoré du pauvre griveton

Planté sous la guérite, oublié des siens… seul,

Seul, comme vous poète, abandonné, raillé

De la gent ignorante, celle qu’on voit bâiller

Quand la mort revêt l’ignare d’un linceul.

 

Poète, il fait soleil sur vos rimes trop blêmes ;

Le temps n’a plus d’emprises sur la douce folie

Berçant les amoureux au creux du même lit ;

Souvent les infidèles se drapent d'anathèmes ;


La vanité des sages est un long corridor ;

S'y’accotent rires permanents et cris

De vaincus éblouis de l’aura d'écrits

Niés du pontifiant, qui, en conquistador,

Triomphe de l’angoisse, se targue aux décans,

D’armer encor de rumeurs la science,

Les mâles blessés, en pleine déficience,

Accordent, pragmatiques, parfois, en suffocant,

Crédit aux vieux chimistes : tristes morticoles,

Schweitzer au rabais, allergiques au Vital…

 

Poètes, laissez-les, en cette impéritie, boire

Du long fleuve du sot, la spumescente bave !

Il n’est de la faconde, nul son, nulle octave

Qui vaille en la resucée, ennoblir l’histoire.


Du bis repetita, aux rétives confidences

D’amantes esseulées, pouvez, chers poètes,

Ménestrels, trouvères, peut-être anachorètes :

Musiciens de l’âme, coryphée d’ascendance…

 

POURRIEZ-VOUS, dis-je

 

Retoucher le tableau d’un Rubens amoureux,

Le galbe plein de reines sans vertu, ces louves

Aguichantes que les monarques couvent,

Avant de les percer d’un coït douloureux ?

 

Armand Mando ESPARTERO© copyright 2021

mardi 29 juin 2021

TALONNER LE SCHEOL

TALONNER LE SCHEOL

 

Tu marches sur les braises de consomption

D’un monde dégradé, pollué de mensonges :

Une terre avilie qu’aucun remords ne ronge,

Un cosmos sans futur, ni civilisations…

 

Tu danses sur les brandons de la corruption,

Les déliquescents miasmes de la débâcle :

Cendrures d’ossuaires au tertre d’un pinacle

Dressé en l’inconfort de superstitions…

 

Tu arpentes l’allée de prétentions mort-nées,

De désirs amputés du presque raisonnable ;

Peut s’en faudrait qu’aux ambitions louables,

Se délitent les pierres te voulant encerner.

 

Enfoui sous la charpente de riches mausolées,

De spectrales figures s’insèrent au cénotaphe

De l’orgueil assouvi, gravant en épitaphe,

De mielleux codex piètrement formulés.

 

S’écorne ta superbe en ces hideuses transes ;

Rien de plus misérable que l’empreinte des fous

Dont l’étrange édulcore de l’altier garde-fou,

La précieuse rambarde… aussi, quand j’y pense,

 

Au noir de ces morganatiques pompes dupées,

Ces folles mésalliances de noblesse figée

Prise au rets _ m’en dois-je affliger(!?)

De la sotte plèbe modestement nippée...

 

Je me réjouis de n’être_ moi, futur bedole,

Que simple pérégrin de sentes étrécies,

Inutile quidam de traverses forcies

D’anonymes marcheurs que l’errance gondole.

 

Armand Mando ESPARTERO© copyright 2021

L’AUTRE NUIT

L’AUTRE NUIT

 

 

Pour atteindre l'aube où la mort

Du sectaire dompte l'iconoclaste,

Nous devons de l’orgueil, du faste:

Dispendieux liant le matamore,

 

Avachis sous l'influx de larmes,

De poussifs sanglots et murmures,

Tuer du passé, si le présent l'emmure,

Le malheur assourdi de vacarme.

 

Profanons du destin les nuances,

Les mots soufflés, dissous parfois

Aux gorges étrécies du grand froid,

Du langage emprunté à l’offense !


Du silence des heures, grincent

Des jours le muscle contrefait...

L’existence en ces lourds méfaits

De scandales, en avilit le prince.

 

Au soir, s’entrouvre la géhenne ;

Y bâillent les volets de la damnation...

S'en disjoignent en ces séductions,

Amants alanguis, manants et reines.

 

Il pleut au caveau de l'âme putréfiée,

Les bruines du tombeau des douleurs,

Quand se froisse le tissu du malheur,

L'étoffe moite du bonheur tuméfié.

 Ici,

La mort s'amuse à chevaucher ce monde

Écalé de l'histoire aux teintes rubicondes.


Armand Mando ESPARTERO© copyright 2021

lundi 28 juin 2021

DERRIERE LE MIROIR



DERRIERE LE MIROIR

 

Derrière le miroir, s’effacent les années,

S’enrouent les cris du lointain passé ;

On entend gémir, comme les trépassés,

Les sages et les fous ; leurs roses ont fané

En des pots de faïence d’où semblent émaner

D’acides effluences de gerbes surannées :

Désuètes couronnes d’un amour déclassé.

 

Armand Mando ESPARTERO© copyright 2021

ECARTELEMENT

ECARTELEMENT

 

Mes envies sont un feu taclé de mille braises ;

On y voit aux jours morts, fondre l’ambition

Et qui pour mieux renaître, domptent l’ignition

De ces sommeils bridés à de rudes alèses.

 

Quand s’étoffe la peau de mes folles urgences,

S’épaissit le tissu de mes besoins stoïques ;

L’orgueil, dont l’amok, en vain se cosmétique,

Désocle de l’ego la pompeuse arrogance.

 

Des vitreuses pupilles d’hétaïres confuses,

S’animent d’évanescentes flammèches

Que respire ma peau au clair de la bobèche,

Dont la pointe retient les souffrances obtuses.

 

Ne peux de ces ardents tisons, feindre

La caloricité… mon souffle décélère

La tonique pression que souvent dilacère

L’acrotère haut-perché, et que ne peut atteindre

 

Mon double sur mesure : impudent roquet

Liant de putative bonhomie, l’accord

Qui, da capo insuffle aux nuances du corps,

Le perfide venin épandu de banquets…

Alors

 

Si mes toquades enfument le métaphraste

Dont l’offense argumente l’emphase,

Elles poncent aussi du fictif à sa base,

L’alchimique visée empoissée de contrastes.

 

Armand Mando ESPARTERO© copyright 2021

ARMOR José-maria de Heredia

ARMOR

José-maria de Heredia

Pour me conduire au Raz, j'avais pris à Trogor
Un berger chevelu comme un ancien Évhage ;
Et nous foulions, humant son arome sauvage,
L'âpre terre kymrique où croît le genêt d'or.

Le couchant rougissait et nous marchions encor,
Lorsque le souffle amer me fouetta le visage ;
Et l'homme, par-delà le morne paysage
Étendant un long bras, me dit : Senèz Ar-Mor !

Et je vis, me dressant sur la bruyère rose,
L'Océan qui, splendide et monstrueux, arrose
Du sel vert de ses eaux les caps de granit noir ;

Et mon cœur savoura, devant l'horizon vide
Que reculait vers l'Ouest l'ombre immense du soir,
L'ivresse de l'espace et du vent intrépide.

 

José-maria de Heredia