jeudi 3 juin 2021
VENIENT IN Entrez
EFFET DE NUIT Paul Verlaine
De flèches et de tours à jour la silhouette
D'une ville gothique éteinte au lointain gris.
La plaine. Un gibet plein de pendus rabougris
Secoués par le bec avide des corneilles
Et dansant dans l'air noir des gigues nonpareilles,
Tandis, que leurs pieds sont la pâture des loups.
Quelques buissons d'épine épars, et quelques houx
Dressant l'horreur de leur feuillage à droite, à gauche,
Sur le fuligineux fouillis d'un fond d'ébauche.
Et puis, autour de trois livides prisonniers
Qui vont pieds nus, un gros de hauts pertuisaniers
En marche, et leurs fers droits, comme des fers de herse,
Luisent à contresens des lances de l'averse.
mercredi 2 juin 2021
MONYA
Elle avait l’âge des
mensonges faciles,
Des premières fugues,
des envies d’autre-part ;
Elle avait le sourire
des capresses des îles,
Le charme tourmenté d’impossibles
départs…
Elle avait les yeux
clairs de l’enfance fragile,
L’ambitieuse moue des
filles de vingt ans ;
Elle marchait sur la
mousse… gracile
Comme les daines… de l’aube,
se grisant.
On la voyait courir sur
les champs encor verts,
S’esbaudir des rais
bleus de l’été souverain ;
Sa bouche soufflait des
mots savourés du trouvère
Qui, au matin d’avril,
s’enlaçait à ses reins.
Des nuits vagabondes, conquises
en la pâleur
De ses rêves bizarres, s’ajustaient
des envies
Proches de l’indécence, éveillant sa douleur
De femme en devenir,
comme d’une autre vie,
La douceur pénétrée de
sa soif d’aimer,
La saveur de l’être,
aux ides, sublimée…
Ce baume dont les
nixes espèrent bienfaisance ;
Sa peau ointe de
fragrances nouvelles aspirait
De l’audace, autant que
de la retenue, l’offense
Faite aux vestales,
liant sans mal, la désespérée.
Elle portait le sang
bleu de l’infante d’Espagne,
Les fièvres de l’ondine
enviée des béguines ;
Pour elle, l’odalisque
irait battre campagne,
Offrant à ses
victoires, des pulsions sanguines.
Monya, conquérante
soliste de nocturnes,
Était _ c’eût
été raisonnable de le taire ! _
Une noble caresse enjôlée
de Saturne :
Une esquisse pochée au-delà
de l’Ether ;
Pour elle, me ferais en
d’autres aquarelles,
Infaillible aquatinte
percée de part en part
D’irascibles rais pris
à l’atemporel,
Baignés de lumières
éblouissant l’espar.
Aux heures contrefaites
de la vieille clepsydre,
Quand l’automne
flattera d’un fade requiem,
La sénescence pleine, cœur
bâillonné, en hydre,
Me reposerai, terrassé
d'anathèmes,
Sous ses chaudes
dentelles, en l’aurore blême,
Respirant de sa mue,
aux voiles que l’on sème,
L’appréciable lie
insupportée d’anhydres…
Armand Mando ESPARTERO© copyright 2021
LE DORMEUR DU VAL Arthur Rimbaud
Arthur Rimbaud
Sonnet.
C'est un trou de verdure où chante une
rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.
Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.
Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.
Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.
Arthur Rimbaud
MODICAE FIDE* Peu de foi
Peu de foi
Ferrailler sur le pont
où luttent les noceurs :
Habile gouvernance de
lâches potentats_
Faites place, quand s’arme l’oppresseur !
Ils peuvent de l’impasse
admirer en l’état,
La beauté du silence,
avant la mort de l’âme,
La douceur de l’aurore
au point du renouveau ;
Plus jamais ne verront
du pesant macadam,
Le sang adultérin coulé
au caniveau !
Quand les hommes
bataillent pour assurer pitance,
Le courage agrémente la
pénible manœuvre ;
Quand ils guerroient,
pour vaincre l’existence,
S’attirent du Ciel, les
foudres… la couleuvre
Qui s’affaire en céraste est un fruit défendu
Auquel ne doit mordre
le vaillant chevalier,
Ni le juste affermi,
car du malentendu,
L’homme de foi _ hélas ! _ ne se
peut délier…
Les duellistes sont des chiens enragés ;
Leurs crocs percent
au soir, la chair condamnée
Du lourd péché d’Adam…
se laissent encager
De gras bambocheurs à
la panse tannée.
On les voit supplier, au
lit de l’agonie, l’abbé
D’un purgatoire de cardinaux
imbus : sages,
Ou prétendus tels d'un magistère courbé
Sous la coupole d’un curieux
brassage….
Armand Mando ESPARTERO© copyright 2021
PROSOPOPEE D’OSTENDE François de Malherbe
François de Malherbe
(Imitée du latin de Hugues
Grotius.)
1604.
Trois ans déjà passés, théâtre de la guerre,
J'exerce de deux chefs les funestes combats,
Et fais émerveiller tous les yeux de la terre,
De voir que le malheur ne m'ose mettre à bas.
À la merci du Ciel en ces rives je reste,
Où je souffre l'hiver froid à l'extrémité,
Lors que l'été revient, il m'apporte la peste,
Et le glaive est le moins de ma calamité.
Tout ce dont la fortune afflige cette vie
Pêle-mêle assemblé, me presse tellement,
Que c'est parmi les miens être digne d'envie,
Que de pouvoir mourir d'une mort seulement.
Que tardez-vous, Destins, ceci n'est pas matière,
Qu'avecque tant de doute il faille décider :
Toute la question n'est que d'un cimetière,
Prononcez librement qui le doit posséder.
François de Malherbe (1555-1628)
mardi 1 juin 2021
QUAE SAMPER* Qu’importe
Qu’importe
Qu’importe si les heures de mon devenir
Domptent l’afféterie de ceux qui, hier,
Me voulaient mettre à mort… altières,
Ces nurses trop poudrées surent unir
A leur cause, les confiants oligarques,
Ces sinistres penseurs mués en podestats
Soutenus de ministres échus du tiers-état !
Les voilà en dérive, chavirées de leur barque !
De l’eau, jusqu’au menton, vainement s’agitent
Entre la lame bleue et le courant marin
Emportant les sirènes à l’armure d’airain,
Que la houle prive de vagues azurites.
Qu’importe si les nuits amputent du matin,
Translucides perles de la douce rosée
Et hyalines gangues de bruines déposées
Sur la peau de l’éveil conquise du satin,
Je resterai pour voir la nature agressée,
Bouleversée, punie, réprimer avec grâce
Les grincheux gouvernants, sans classe,
Bravant des interdits, puis… s’affaisser ;
Se vengeant des monarques sans gloire,
Châtiant un peu plus, les kaisers butés :
Pontifex Maximus, à jamais redoutés,
Hors du grand lit cossu de l’élégante Loire !
Armand Mando ESPARTERO© copyright 2021






