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mercredi 2 juin 2021

MONYA

MONYA

 

Elle avait l’âge des mensonges faciles,

Des premières fugues, des envies d’autre-part ;

Elle avait le sourire des capresses des îles,

Le charme tourmenté d’impossibles départs…

 

Elle avait les yeux clairs de l’enfance fragile,

L’ambitieuse moue des filles de vingt ans ;

Elle marchait sur la mousse… gracile

Comme les daines… de l’aube, se grisant.

 

On la voyait courir sur les champs encor verts,

S’esbaudir des rais bleus de l’été souverain ;

Sa bouche soufflait des mots savourés du trouvère

Qui, au matin d’avril, s’enlaçait à ses reins.

 

Des nuits vagabondes, conquises en la pâleur

De ses rêves bizarres, s’ajustaient des envies

Proches de l’indécence, éveillant sa douleur

De femme en devenir, comme d’une autre vie,

 

La douceur pénétrée de sa soif d’aimer,

La saveur de l’être, aux ides, sublimée…

 

Ce baume dont les nixes espèrent bienfaisance ;

Sa peau ointe de fragrances nouvelles aspirait

De l’audace, autant que de la retenue, l’offense

Faite aux vestales, liant sans mal, la désespérée.

 

Elle portait le sang bleu de l’infante d’Espagne,

Les fièvres de l’ondine enviée des béguines ;

Pour elle, l’odalisque irait battre campagne,

Offrant à ses victoires, des pulsions sanguines.

 

Monya, conquérante soliste de nocturnes,

Était _   c’eût été raisonnable de le taire ! _

Une noble caresse enjôlée de Saturne :

Une esquisse pochée au-delà de l’Ether ;

 

Pour elle, me ferais en d’autres aquarelles,

Infaillible aquatinte percée de part en part

D’irascibles rais pris à l’atemporel,

Baignés de lumières éblouissant l’espar.

 

Aux heures contrefaites de la vieille clepsydre,

Quand l’automne flattera d’un fade requiem,

La sénescence pleine, cœur bâillonné, en hydre,

Me reposerai, terrassé d'anathèmes,

Sous ses chaudes dentelles, en l’aurore blême,

Respirant de sa mue, aux voiles que l’on sème,

L’appréciable lie insupportée d’anhydres…

 

Armand Mando ESPARTERO© copyright 2021

LE DORMEUR DU VAL Arthur Rimbaud

LE DORMEUR DU VAL

Arthur Rimbaud

Sonnet.

C'est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

 Arthur Rimbaud

 


MODICAE FIDE* Peu de foi

MODICAE FIDE*

Peu de foi

 

Ferrailler sur le pont où luttent les noceurs :

Habile gouvernance de lâches potentats_

Faites place, quand s’arme l’oppresseur !

Ils peuvent de l’impasse admirer en l’état,

La beauté du silence, avant la mort de l’âme,

La douceur de l’aurore au point du renouveau ;

Plus jamais ne verront du pesant macadam,

Le sang adultérin coulé au caniveau !

 

Quand les hommes bataillent pour assurer pitance,

Le courage agrémente la pénible manœuvre ;

Quand ils guerroient, pour vaincre l’existence,

S’attirent du Ciel, les foudres… la couleuvre

Qui s’affaire en céraste est un fruit défendu

Auquel ne doit mordre le vaillant chevalier,

Ni le juste affermi, car du malentendu,

L’homme de foi _ hélas ! _ ne se peut délier…

 

Les duellistes sont des chiens enragés ;

Leurs crocs percent au soir, la chair condamnée

Du lourd péché d’Adam… se laissent encager

De gras bambocheurs à la panse tannée.

On les voit supplier, au lit de l’agonie, l’abbé

D’un purgatoire de cardinaux imbus : sages,

Ou prétendus tels d'un magistère courbé

Sous la coupole d’un curieux brassage….

 

Armand Mando ESPARTERO© copyright 2021

PROSOPOPEE D’OSTENDE François de Malherbe

 

PROSOPOPEE D’OSTENDE

François de Malherbe

(Imitée du latin de Hugues Grotius.)

1604.

Trois ans déjà passés, théâtre de la guerre,
J'exerce de deux chefs les funestes combats,
Et fais émerveiller tous les yeux de la terre,
De voir que le malheur ne m'ose mettre à bas.

À la merci du Ciel en ces rives je reste,
Où je souffre l'hiver froid à l'extrémité,
Lors que l'été revient, il m'apporte la peste,
Et le glaive est le moins de ma calamité.

Tout ce dont la fortune afflige cette vie
Pêle-mêle assemblé, me presse tellement,
Que c'est parmi les miens être digne d'envie,
Que de pouvoir mourir d'une mort seulement.

Que tardez-vous, Destins, ceci n'est pas matière,
Qu'avecque tant de doute il faille décider :
Toute la question n'est que d'un cimetière,
Prononcez librement qui le doit posséder.

François de Malherbe (1555-1628)

 

 

mardi 1 juin 2021

QUAE SAMPER* Qu’importe

QUAE SAMPER*

Qu’importe

 

Qu’importe si les heures de mon devenir

Domptent l’afféterie de ceux qui, hier,

Me voulaient mettre à mort… altières,

Ces nurses trop poudrées surent unir

A leur cause, les confiants oligarques,

Ces sinistres penseurs mués en podestats

Soutenus de ministres échus du tiers-état !

Les voilà en dérive, chavirées de leur barque !

 

De l’eau, jusqu’au menton, vainement s’agitent

Entre la lame bleue et le courant marin

Emportant les sirènes à l’armure d’airain,

Que la houle prive de vagues azurites.

 

Qu’importe si les nuits amputent du matin,

Translucides perles de la douce rosée

Et hyalines gangues de bruines déposées

Sur la peau de l’éveil conquise du satin,

Je resterai pour voir la nature agressée,

Bouleversée, punie, réprimer avec grâce

Les grincheux gouvernants, sans classe,

Bravant des interdits, puis… s’affaisser ;

 

Se vengeant des monarques sans gloire,

Châtiant un peu plus, les kaisers butés :

Pontifex Maximus, à jamais redoutés,

Hors du grand lit cossu de l’élégante Loire !

 

Armand Mando ESPARTERO© copyright 2021

lundi 31 mai 2021

FRIGUS CINERE* Froides cendres

FRIGUS CINERE*

Froides cendres

 

Le temps a fané mes plus beaux souvenirs,

Etiolé mes passions, brisé mes aquarelles ;

Ne me reste_ hélas ! _ à l’ombre des marelles,

Qu’un vieux trottoir gris, gris en ce devenir.

Je n’avais plus de larmes aux volets de mes pleurs,

Plus de rires moussus à mes lèvres gercées ;

Mes yeux délavés fardaient sans les percer,

Les étranges volutes qu’entretissaient les peurs.

 

L’amour a travesti de mes peines d’enfant,

Avant de s’en repaître, les fiévreuses brimades ;

Les injustes blâmes… à m’en rendre malade ;

Le knout sur ma peau blême pourfend

En de sombres clichés, la vision dont le gnard

Aux permanences creuses, quand chahutent

Les vents, s’enflent sur la froide cahute,

Les ires dont se musse le fébrile geignard.

 

Au for de l’agonie, se dépeuplent les nuits,

S’éparpillent les rêves de la monomanie ;

Se vide la trémie aux tièdes insomnies

Dressées sur la paroi dévoilant mon ennui ;

Que ne suis-je bohème de la prime jeunesse !

Celle que les trompeurs, en détrônant la chair,

Accusent d’être née de possibles vertus : enchères

Aux algarades d’adultes enfumés de détresse.

 

La joie s’en vient éteindre les souffrances miennes,

Mais sans y parvenir… j’ai dépecé mon double,

Avant de le vider au caniveau que troublent

Les mortes eaux dupées d’ondes diluviennes.

Inclassable souffre-douleur au martyrologe

De l’âme enkystée d’amertume, je déambule,

Le cœur pris au filet de diffus préambules

Justifiant l’impur en quête de faux éloges.  

 

Je ne sais plus aimer… ma vie se fait rétive

Quant aux promesses de la gent séductrice ;

Purgerai-je un jour, de cet ardent supplice,

Les profondes entrailles ? …  Fautive,

En ces désordres pleins, ma pensée édulcore

De la béance, l’écorchure du mâle, l’estocade

Portée de malhabile main, sous l’arcade

D’un profil au mien semblable : un corps

Voûté par les années: une horrible dégaine

De bouc-émissaire conspué de nonces,

Autant que de la valetaille, aux ronces

Du tropisme flouté, enivré de rengaines.

 

Ma silhouette percluse en ces dérives

De déshérence pistée du dédaigneux,

Voit s’émietter l’espoir du besogneux

Au lourd bedon de la caste jouissive.


Souvent percé de dagues princières,

Je vomis du passé, d'ultimes stellionats,

Ces legs de médicastre implorés de l’agnat.

Goutte à goutte, s'y vide l'existence…

Qu’y faire ! suis-je de ceux dont on dit :

Personne, n’a comme lui, en schème de dédit,

Vu mourir la raison semoncée d’exigences(?!)…  

 

Armand Mando ESPARTERO© copyright 2021

BARBARA Jacques Prévert

BARBARA 

Jacques Prévert



Rappelle-toi Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour-là
Et tu marchais souriante
Épanouie ravie ruisselante
Sous la pluie
Rappelle-toi Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest
Et je t'ai croisée rue de Siam
Tu souriais
Et moi je souriais de même
Rappelle-toi Barbara
Toi que je ne connaissais pas
Toi qui ne me connaissais pas
Rappelle-toi
Rappelle-toi quand même jour-là
N'oublie pas
Un homme sous un porche s'abritait
Et il a crié ton nom
Barbara
Et tu as couru vers lui sous la pluie
Ruisselante ravie épanouie
Et tu t'es jetée dans ses bras
Rappelle-toi cela Barbara
Et ne m'en veux pas si je te tutoie
Je dis tu à tous ceux que j'aime
Même si je ne les ai vus qu'une seule fois
Je dis tu à tous ceux qui s'aiment
Même si je ne les connais pas
Rappelle-toi Barbara
N'oublie pas
Cette pluie sage et heureuse
Sur ton visage heureux
Sur cette ville heureuse
Cette pluie sur la mer
Sur l'arsenal
Sur le bateau d'Ouessant
Oh Barbara
Quelle connerie la guerre
Qu'es-tu devenue maintenant
Sous cette pluie de fer
De feu d'acier de sang
Et celui qui te serrait dans ses bras
Amoureusement
Est-il mort disparu ou bien encore vivant
Oh Barbara
Il pleut sans cesse sur Brest
Comme il pleuvait avant
Mais ce n'est plus pareil et tout est abimé
C'est une pluie de deuil terrible et désolée
Ce n'est même plus l'orage
De fer d'acier de sang
Tout simplement des nuages
Qui crèvent comme des chiens
Des chiens qui disparaissent
Au fil de l'eau sur Brest
Et vont pourrir au loin
Au loin très loin de Brest
Dont il ne reste rien.

Jacques Prévert (1900-1977)