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mercredi 2 juin 2021

PROSOPOPEE D’OSTENDE François de Malherbe

 

PROSOPOPEE D’OSTENDE

François de Malherbe

(Imitée du latin de Hugues Grotius.)

1604.

Trois ans déjà passés, théâtre de la guerre,
J'exerce de deux chefs les funestes combats,
Et fais émerveiller tous les yeux de la terre,
De voir que le malheur ne m'ose mettre à bas.

À la merci du Ciel en ces rives je reste,
Où je souffre l'hiver froid à l'extrémité,
Lors que l'été revient, il m'apporte la peste,
Et le glaive est le moins de ma calamité.

Tout ce dont la fortune afflige cette vie
Pêle-mêle assemblé, me presse tellement,
Que c'est parmi les miens être digne d'envie,
Que de pouvoir mourir d'une mort seulement.

Que tardez-vous, Destins, ceci n'est pas matière,
Qu'avecque tant de doute il faille décider :
Toute la question n'est que d'un cimetière,
Prononcez librement qui le doit posséder.

François de Malherbe (1555-1628)

 

 

mardi 1 juin 2021

QUAE SAMPER* Qu’importe

QUAE SAMPER*

Qu’importe

 

Qu’importe si les heures de mon devenir

Domptent l’afféterie de ceux qui, hier,

Me voulaient mettre à mort… altières,

Ces nurses trop poudrées surent unir

A leur cause, les confiants oligarques,

Ces sinistres penseurs mués en podestats

Soutenus de ministres échus du tiers-état !

Les voilà en dérive, chavirées de leur barque !

 

De l’eau, jusqu’au menton, vainement s’agitent

Entre la lame bleue et le courant marin

Emportant les sirènes à l’armure d’airain,

Que la houle prive de vagues azurites.

 

Qu’importe si les nuits amputent du matin,

Translucides perles de la douce rosée

Et hyalines gangues de bruines déposées

Sur la peau de l’éveil conquise du satin,

Je resterai pour voir la nature agressée,

Bouleversée, punie, réprimer avec grâce

Les grincheux gouvernants, sans classe,

Bravant des interdits, puis… s’affaisser ;

 

Se vengeant des monarques sans gloire,

Châtiant un peu plus, les kaisers butés :

Pontifex Maximus, à jamais redoutés,

Hors du grand lit cossu de l’élégante Loire !

 

Armand Mando ESPARTERO© copyright 2021

lundi 31 mai 2021

FRIGUS CINERE* Froides cendres

FRIGUS CINERE*

Froides cendres

 

Le temps a fané mes plus beaux souvenirs,

Etiolé mes passions, brisé mes aquarelles ;

Ne me reste_ hélas ! _ à l’ombre des marelles,

Qu’un vieux trottoir gris, gris en ce devenir.

Je n’avais plus de larmes aux volets de mes pleurs,

Plus de rires moussus à mes lèvres gercées ;

Mes yeux délavés fardaient sans les percer,

Les étranges volutes qu’entretissaient les peurs.

 

L’amour a travesti de mes peines d’enfant,

Avant de s’en repaître, les fiévreuses brimades ;

Les injustes blâmes… à m’en rendre malade ;

Le knout sur ma peau blême pourfend

En de sombres clichés, la vision dont le gnard

Aux permanences creuses, quand chahutent

Les vents, s’enflent sur la froide cahute,

Les ires dont se musse le fébrile geignard.

 

Au for de l’agonie, se dépeuplent les nuits,

S’éparpillent les rêves de la monomanie ;

Se vide la trémie aux tièdes insomnies

Dressées sur la paroi dévoilant mon ennui ;

Que ne suis-je bohème de la prime jeunesse !

Celle que les trompeurs, en détrônant la chair,

Accusent d’être née de possibles vertus : enchères

Aux algarades d’adultes enfumés de détresse.

 

La joie s’en vient éteindre les souffrances miennes,

Mais sans y parvenir… j’ai dépecé mon double,

Avant de le vider au caniveau que troublent

Les mortes eaux dupées d’ondes diluviennes.

Inclassable souffre-douleur au martyrologe

De l’âme enkystée d’amertume, je déambule,

Le cœur pris au filet de diffus préambules

Justifiant l’impur en quête de faux éloges.  

 

Je ne sais plus aimer… ma vie se fait rétive

Quant aux promesses de la gent séductrice ;

Purgerai-je un jour, de cet ardent supplice,

Les profondes entrailles ? …  Fautive,

En ces désordres pleins, ma pensée édulcore

De la béance, l’écorchure du mâle, l’estocade

Portée de malhabile main, sous l’arcade

D’un profil au mien semblable : un corps

Voûté par les années: une horrible dégaine

De bouc-émissaire conspué de nonces,

Autant que de la valetaille, aux ronces

Du tropisme flouté, enivré de rengaines.

 

Ma silhouette percluse en ces dérives

De déshérence pistée du dédaigneux,

Voit s’émietter l’espoir du besogneux

Au lourd bedon de la caste jouissive.


Souvent percé de dagues princières,

Je vomis du passé, d'ultimes stellionats,

Ces legs de médicastre implorés de l’agnat.

Goutte à goutte, s'y vide l'existence…

Qu’y faire ! suis-je de ceux dont on dit :

Personne, n’a comme lui, en schème de dédit,

Vu mourir la raison semoncée d’exigences(?!)…  

 

Armand Mando ESPARTERO© copyright 2021

BARBARA Jacques Prévert

BARBARA 

Jacques Prévert



Rappelle-toi Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour-là
Et tu marchais souriante
Épanouie ravie ruisselante
Sous la pluie
Rappelle-toi Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest
Et je t'ai croisée rue de Siam
Tu souriais
Et moi je souriais de même
Rappelle-toi Barbara
Toi que je ne connaissais pas
Toi qui ne me connaissais pas
Rappelle-toi
Rappelle-toi quand même jour-là
N'oublie pas
Un homme sous un porche s'abritait
Et il a crié ton nom
Barbara
Et tu as couru vers lui sous la pluie
Ruisselante ravie épanouie
Et tu t'es jetée dans ses bras
Rappelle-toi cela Barbara
Et ne m'en veux pas si je te tutoie
Je dis tu à tous ceux que j'aime
Même si je ne les ai vus qu'une seule fois
Je dis tu à tous ceux qui s'aiment
Même si je ne les connais pas
Rappelle-toi Barbara
N'oublie pas
Cette pluie sage et heureuse
Sur ton visage heureux
Sur cette ville heureuse
Cette pluie sur la mer
Sur l'arsenal
Sur le bateau d'Ouessant
Oh Barbara
Quelle connerie la guerre
Qu'es-tu devenue maintenant
Sous cette pluie de fer
De feu d'acier de sang
Et celui qui te serrait dans ses bras
Amoureusement
Est-il mort disparu ou bien encore vivant
Oh Barbara
Il pleut sans cesse sur Brest
Comme il pleuvait avant
Mais ce n'est plus pareil et tout est abimé
C'est une pluie de deuil terrible et désolée
Ce n'est même plus l'orage
De fer d'acier de sang
Tout simplement des nuages
Qui crèvent comme des chiens
Des chiens qui disparaissent
Au fil de l'eau sur Brest
Et vont pourrir au loin
Au loin très loin de Brest
Dont il ne reste rien.

Jacques Prévert (1900-1977)

 

dimanche 30 mai 2021

MARIE LAURENCIN, L'ENVOÛTEE

MARIE LAURENCIN,

L'ENVOÛTEE

1883/ 1956

 

Peintre, épistolière, réceptive sultane:

Tu donnes aux besoins, de multiples envies ;

De la plume, aux mots, peu à peu, en dévie

La prédisposition encageant l'occitane.

 

Ce nymphisme dont seule, tu agrémentes

En des tons nuancés, les plus chaudes esquisses,

Rédimant du profane, les trompeurs artifices

Absouts du néophyte, sa pénible tourmente.

 

D'insincères éloges de gras mécènes

N'ont sur toi, nulle emprise… tu t'éveilles

En des matins gainés de sucs et de vermeil ;

A ta bouche, les joies s'éternisent sans peine.

 

Réceptives aux caprices de l'inspiration,

Tes aquarelles pénètrent la moiteur

De cuivres emperlés de roulis contracteurs,

Et qu'égrènent les vents de la séduction.

 

Alanguie, tu caresses l'étoupe de fertilité,

Enivrée de musiques_ puis, de l'onde,

En ces regards de femmes, vagabondent

Les ombres écernées des nues, avec agilité.

 

Aux mots insolents dont Max Jacob

Accuse prépotence, tu délaces la trame

De convexes  accords en de nuageux drames

Civilisant du style, l'allure qui l'engobe…

 

Marie, le dadaïsme chevauche de ton art,

En de précieux arpèges, le retour da capo,

De fauves aquarelles incluses  à la peau

Pénétrée de douceur ouatée, et sans fard.

 

Tes saphiques conquêtes d'amante-refouloir,

N'ont pu satisfaire, nous dit Apollinaire,

Ta libertine moue déçue de la catilinaire

De diffus babeleurs arpentant les couloirs ;

 

Ceux-là qui aux soirs blêmes, t'invectivaient,

Mouchaient de tes lubies, les agrestes degrés

Quand du nombril des serves, tu liais à ton gré,

Le vice ruisselant du flou dont on te vêt…

 

Ton été indien incendie encor, la nuit,

Mondains de Paris, folles de lupanar,

Ils te placent, ô cubiste, grisée de nard,

Au faîte d’autoportraitistes, quand l'ennui,

 

Tacle la resucée; Picabia, Georges Braque:

Ces féroces dompteurs, ces néo-affranchis,

Ont-ils, pour toi, aux ides avachies,

Perforé l'étrange enfouie sous la laque,

 

De disgracieuses rides offensées d'étoiles

Aux caprices de vivaldiennes phases,

Quoique bonifiées, soutenues à la base,

D'un chevalet-trépied mystifié des toiles ?

 

A Sèvres où Pauline Lambert guidait

De ton lyrisme, l'ambivalente mue, tes mains,

Ces tenailles, ont du précieux carmin,

Molesté la fuchsine, de doigts débridés.

 

Là, Yvonne Chastel, de vos lettres d'antan,

Dévoilait contenance... à s'en démettre :

Coupables liaisons forcées du périmètre

De lubricité, ce stupre au scandale mutant.

 

Auriez-vous de l'hédonisme, supplanté

En ces joutes, les folles bacchanales,

Ces niques de femmes aux feintes anales,

Où la langue bague du plaisir, la beauté ?

 

Qui vous a acculé aux funestes décans

Des solstices, vous, dont la minaudière

Recelait de trésor... dont la gibecière

Cachait de l'infante, les éclats coruscants ?

 

Dans la nuit du 8 juin 1956, Marie s'en est allée,

Rue Savorgnan-de-Braza, au son du Dies irae:

Ultime cantate...  son talent clôt de l'œuvre,

Un fastueux requiem défait de manœuvres 

Isolées du parcours jouxté du mausolée

Rincé du goupillon d'un modeste curé.

 

Armand Mando ESPARTERO© copyright 2021

EX TE* Loin de toi

EX TE*

Loin de toi

 

Loin de toi, les roses perdent pétales ;

Leurs épines s'enfoncent avec ardeur

Au revers étroit de ma chair animale

Trônant avec panache... sans stupeur.

 

Sur cette terre meuble poussent arpèges,

Musiques, aux magnétiques notes

Aimantant des portées, le solfège

De rythmes impromptus, dizygotes.

 

Loin de toi, mes rimes prennent l'eau,

Telle la barque au lointain, dérivant

Sur l'onde où de fluets radeaux

Longent au soir les îles sous le vent.

 

Loin de toi, l'amour avance au ralenti

Avant d’éclater en spumescentes glaires

Au pied d’amants prétendus repentis

Juste échappés de frasques adultères.


Loin de toi, Baudelaire pleure encor sa Créole:

Piquante mulâtresse à l'accent tropical,

Au rire coloré, aux intonations folles _

Avoue sans elle, être un scalde bancal.

 

Loin de toi, s'effeuillent mes matins ;

Ils aspirent des nuits, la fielleuse lie

Entretissée de moire soufflé du froid satin

Comme éveillé de la treille ennoblie.

 

Loin de toi, de ton cœur, j'agonise

Au froid d'un passé sans ivresses ;

A trop t'attendre, mes aubes se flétrissent,

Alimentant dès lors, l'imparable vieillesse.

 

Loin de toi, les manèges gèlent en l'hiver ;

Leur carrousel étrille sa superbe, agite

Tristement son chapiteau couvert

Décroît l'été, sous l'arche de guérite

 

De soldats dont l'agrément des nuits

Aux riches passions communes,

Découvrant du malheur, miasme de suie,

Indigestes regrets, répulsive amertume.


Aurais-je glissé de ce parterre d'ambre,

De diaphanes congères, du long tapis

Gélifiant sans autres tes généreux membres,

A l'ombre du bosquet, où je me suis tapi ?

 

J'épie des filles, le portrait discourtois ;

Suis-je le même ?  Ai-je perdu mon double

A l'orée d'un sous-bois, ou sous le toit

De ces muses dont la folie me trouble .


Armand Mando ESPARTERO© Copyright 2021